Accueil Société Entretien avec Donatien Kle : « La néo-négritude est la Négritude des peuples ».

Entretien avec Donatien Kle : « La néo-négritude est la Négritude des peuples ».

Donatien Kle Ble Louis, écrivain

  • La Néo-négritude est la Négritude des peuples..

A la faveur de la sortie de sa dernière production littéraire, « Le héros aux mains liées », le dramaturge, néo-négritudien ivoirien, KLE Blé Louis Donatien, nous a accordé une interview au Lycée Classique d’Abidjan où il exerce en qualité de professeur de français.

Direct225.com : Pourquoi écrivez-vous ?

On écrit généralement parce qu’on a une expérience à partager, un message à faire passer. Mon aventure avec l’écriture a débuté à l’aube du siècle, dans mes premières années universitaires. D’abord avec la poésie, de petit poèmes épars, sans thématique générale qui pouvait les rassembler. Mais c’était sous l’effet de l’émotion, sans message véritable en rapport avec mon engagement contre le néo-colonialisme. Aujourd’hui, je crois avoir acquis une certaine expérience; il importe pour moi de parler à mes contemporains.

Direct225.com : Pourquoi avez-vous choisi d’écrire finalement une pièce de théâtre ?

Cette œuvre était à l’origine un essai sur la décolonisation de l’Afrique, par l’exemple de l’Afrique du Sud qui de loin est le cas le plus réussi de décolonisation. Puis j’ai penché vers le théâtre, d’abord parce que ce type d’essai sied aux politologues plutôt qu’aux littéraires ; mais aussi parce que le théâtre est plus facile à lire que l’essai. On y alterne différentes tonalités littéraires (comique, pathétique, tragique, dramatique…) pour susciter de l’émotion chez le lecteur et le mener jusqu’au terme de l’œuvre. Dans la guerre de l’image contre le livre, le théâtre tient plus dans l’arène que l’essai, parce que le théâtre est lui-même image, et mieux, une image qui se meut et qui parle.

Direct225.com : Quel message voulez-vous faire passer dans Le héros aux mains liées ?

Je suis revenu, dans cette œuvre, sur le pacte de décolonisation de l’Afrique pour montrer que le combat des premières élites africaines n’était pas un combat pour les peuples africains.

Direct225.com : Etait-il nécessaire de revenir sur la décolonisation, à un moment où les mouvements nationalistes se sont éteints, les barrières nationales s’effritant d’elles-mêmes pour ouvrir toute nation aux autres ?

Les effets de la mauvaise décolonisation constituent une évidence à laquelle l’on ne peut se dérober. Aujourd’hui, plus que jamais, nous sommes arrivés à cette évidence selon laquelle, les raisons du sous-développement de l’Afrique sont essentiellement exogènes et ont pris forme à l’époque de la colonisation des territoires africains.

Direct225.com : N’est-ce pas fuir ses responsabilités que de rejeter la faute sur les autres, quand on sait, par exemple, que la fuite des capitaux ou bien d’autres maux qui minent le continent, sont du fait des Africains eux-mêmes?

Ce que vous appelez ‘‘fuite des capitaux’’ n’est en réalité qu’un recel bien planifié de capitaux. Dans ma première production théâtrale, Placards du Sud, je me suis attelé à montrer lorsque l’on  transfère ce qui pourrait être 100 années de salaire d’un cadre supérieur africain vers une banque  européenne, cela ne relève pas d’une simple fuite anodine de fonds. Il y a bien là un recel. Les propriétaires de ces capitaux sont généralement des hommes politiques. A la longue, lorsqu’ils sont déchus, ils n’ont plus accès à ces fonds. Même quand ils ne sont pas encore déchus, on leur fait des procès pour biens mal acquis. Et ces biens finissent dans les trésors occidentaux plutôt que de retourner dans leurs pays respectifs. Dès lors que nous savons que le crime de la fuite des capitaux ne profite qu’aux occidentaux et qu’il n’est possible que par leur concours, il faut se demander s’ils ne l’organisent pas eux-mêmes par des pressions sur les hommes politiques africains.

Direct225.com : Dans Le héros aux mains liées, nous avons lu des symboles : une case aux fétiches, un leader nommé Bonilhalha ou Madou’bah, alors que Nelson Mandela s’appelait aussi Rolilhalha ou Madiba.

J’ai symbolisé le pouvoir par une case aux fétiches, les fétiches étant les attributs du pouvoir ; c’est-à-dire, la défense, l’agriculture, le commerce, les mines et autres. Dans la trame de cette œuvre, un village africain est assiégé, les villageois voient tous leurs biens occupés, au nombre desquels la case aux fétiches qui constitue le plus grand bien pour eux. Bonilhalha qu’ils désignent pour diriger la lutte en vue de la reconquête de cette case aux fétiches, est fait prisonnier par les assaillants. Mais lorsqu’ils le libèrent vingt-sept ans plus tard, la case ne contient plus qu’un seul fétiche : celui de la gloire. Impuissant, il accepte de prendre le seul fétiche que contient la case. Mais les remords le pousseront à avouer son échec à son peuple.

Direct225.com : Voulez-vous dire que l’Afrique du Sud n’est pas réellement indépendante ?

Au-delà de l’Afrique du Sud, c’est toute l’Afrique qui n’est pas encore véritablement indépendante. Mais le cas de l’Afrique du Sud, qui me donne la matière de cette pièce est plus fragrant. Plus de vingt ans après la fin du régime de l’apartheid, les lois qui fondent ce système ségrégationniste sont toujours en vigueur. La mort des mineurs de Maricana en 2013 nous a donné de voir qu’aujourd’hui comme autrefois, les ouvriers des mines (des prolétaires noirs), n’ont pas le droits de manifester devant ces entreprises (appartenant à des bourgeois blancs).

Mais c’est dans toute l’Afrique que des lois fondamentales qui enlèvent à l’Africain sa dignité, n’ont pas changé. C’est pourquoi, comme les écrivains négritudiens qui ont combattu la colonisation par leurs productions littéraires, nous nous engageons à combattre le néocolonialisme par la Néo-négritude.

Direct225.com : Cependant vous semblez faire une critique du mouvement de la Négritude en ironisant sur Césaire, auteur de Moi, Laminaire. Au Tableau VII , précisément à la page 66. Mwanda, l’un de vos personnages, dit « tu seras laminaire… », et Bonilhalha de répondre, « Moi, laminaire ? Jamais ». Que reprochez-vous à Césaire ou à la Négritude en général?

Déjà aux premières heures de la Négritude, certains intellectuels africains émettaient des doutes sur la portée de ce mouvement. Frantz Fanon par exemple, se demandait si la simple évocation des problèmes des Africains des contrées lointaines mettait fin aux problèmes des fils de colonisés et petit-fils d’esclaves. Fanon a aimé l’Algérie, parce qu’il y a senti une lutte organisée pour une vraie décolonisation. En effet, l’indépendance et la liberté ne s’octroient pas, elles s’acquièrent. Le combat de la Négritude a abouti à un compromis par lequel les premières élites africaines ont remplacé les gouverneurs occidentaux. C’est pourquoi la décolonisation de l’Afrique n’a pas réellement profité aux peuples, aux inconnus du continent. La Négritude était un combat pour le bien-être de ces premières élites africaines, mais la Néo-négritude est la Négritude des peuples. Elle profitera à tous les peuples d’Afrique et des Antilles. La Néo-négritude sera un retour dans les sillons de la Négritude pour les arborer de fanions de la dignité et l’humanisme.

Pour en revenir à votre question sur Césaire, il faut dire qu’il est resté le plus controversé des précurseurs du mouvement de la Négritude. Raphael Confiant, analysant le parcours idéologique  et politique de Césaire, soulignera une inadéquation entre le dire et le faire, chez l’auteur de La tragédie du Roi Christophe. Mais c’est surtout la loi de la départementalisation que le Docteur Bably Schiller de l’Université de Korhogo, va dénoncer dans sa thèse doctorale sur la littérature antillaise en 2013. Pour lui en effet, cette initiative contredit tout l’œuvre de cet auteur engagé contre la colonisation et l’assimilation.

Le fait le plus grave chez Césaire, c’est sa rupture d’avec le parti communiste en 1956 pour créer, deux ans plus tard, le parti progressiste dont la ligne directrice est de faire barrage aux mouvements indépendantistes martiniquais. La suite, on la connait, la Martinique est restée un territoire français.

Direct225.com : Qu’attendez-vous donc faire dans le mouvement de la néo-négritude ?

Premièrement, il nous faut ramener la littérature africaine à l’engagement politique. La Négritude a constitué la première génération de la littérature africaine. Elle est demeurée jusqu’aux indépendances dans les années 60. La seconde génération qui débute après les indépendances, et qui est dite littérature de la désillusion a gardé la thématique politique. Entre 1990 et 2000, nous avons abouti au multipartisme. A partir de cette époque, et même une ou deux décennies avant, le règne des pères fondateurs prenait fin sur le continent. Mais il n’y avait pas de véritable changement chez les peuples africains. Comme déçus, les écrivains africains vont opérer une sorte de démission au début du siècle pour se tourner vers d’autres thématiques. Au nombre de celles-ci, la question des relations amoureuses va occuper une place de choix. Notre combat va donc remettre l’engagement politique au centre des préoccupations de la littérature africaine.

Ensuite, nous allons attirer l’attention des peuples africains sur les effets du néocolonialisme et envisager une véritable lutte pour la souveraineté des nations africaines. C’est ce que nous faisons dans Le héros aux mains liées.

PARTAGES

RÉAGIR

Prière de laisser votre commentaire
Prière de saisir votre nom ici